Qui pouvait donc être ce docteur Kantovitch? Le KGB passait des mois a retourner les lieux en quête de nouvelles informations. Le 16 juin 1983, une nouvelle pièce fut découverte dans les décombres. Un long couloir qui menait à une chambre frigorifique. Quarante ans après, les turbines qui l'alimentaient en électricité marchaient encore. Des stalactites ornaient les murs, des murs maculés de tâches de sang, foncées par les années mais préservées par le froid: les agents étaient désormais formels, il s'agissait d'un hôpital peu commun, un hôpital du crime et de l'horreur. L'enquête se dénoua alors plus ou moins a partir de ce moment là. Des centaines, ossements, furent retrouvés, méticuleusement classés et rangés par ordre de taille, par famille médicale et après analyse par famille génétique. Il s'agissait d'une organisation de médecins chercheurs criminels qui auraient tué pour faire des mutations génétiques durant la deuxième guerre mondiale. Cette organisation était indépendante et autonome. Malgré ces nombreux indices, il restait tout de même aux enquêteurs de nombreuses choses a élucider. Tout d'abord le nom de Kantovitch, qui semblait être le nom officiel et le nom de Tank, Docteur Volodim Tank, qui semblait être le nom de code et de camouflage du médecin dirigeant de cette mafia médicale: ce nom ne figurait sur aucun registre de médecin, ni même au registre des naissances ( certes parfois peu en ordre en Sibérie depuis 1900!) malgré la révolution de 1916, les citoyens étaient répertoriés et aucune trace d'un certain Volodim tank, pourtant bien actif, sur tous les manuscrits? D'autre part, le doute et l'incohérence planait sur ces inscriptions mûrales que l'on retrouvait partout dans les décombres : medecine cake. Qu'est-ce que cela pouvait signifier ? En interrogeant des personnes âgées de Niebrovski, certains semblait se souvenir de ce mot, une dame parla d'une fourgonnette qui passait en ville, une autre parla d'un ogre, un autre expliqua que ces hommes étaient des commerçants originaire de Grande-Bretagne qui vantaient les mérites d'une alimentation médicale. Ces dires furent confirmés par un vieil homme qui se souvenait : « les fabuleux biscuits, aux vertus bénéfiques du Docteur Tank...! » C'était donc ça, l'organisation medecine cake mélangeait commerce et chirurgie plastique.
Il fallait à présent faire le lien entre tout ça. Les témoignages et les écrits concordaient, cependant il n'y avait rien de précis sur les actions exactes de ce groupuscule. Les années qui suivirent l'affaire piétina, le gouvernement alors en place semblait ne pas vouloir en savoir plus sur cette affaire, apparemment très obscure. Pourtant deux agents du KGB, qui s'y étaient investis depuis six ans, décidèrent de poursuivre leur enquête seuls. Ils retournèrent sur les lieux a plusieurs reprises, équipés de casques et de combinaisons anti-froid. Les couloirs étaient sombres, voir totalement noirs. André et Sergei passaient des heures à scruter les murs, déplacer les pierres, à la recherche du moindre indice. Un matin, Sergei sembla entendre un bruit sourd, au fond du couloir. Au début, ils crurent à de simples éboulements, mais ils se rendirent compte que les bruits se répétaient a différents endroits. Ils prirent peur et sortirent rapidement. Ils ne revinrent pas de sitôt, comme si quelque chose les en empêchait. Deux mois plus tard, les deux hommes furent entendus en audience au parlement. Malgré les réticences des autorités, ils finirent par obtenir que le dossier soit reconsidéré, et que les services secrets se chargent de l'affaire. Les deux hommes furent nommés directeurs des opérations, et de ce fait, le dossier complet de l'affaire devait leur être révélé. C'est là qu'ils prirent connaissance des premiers clichés photographiques retrouvés dans les coffres: des clichés des lieux datant de 1938, des clichés des membres de medecine cake, et surtout pour finir, des images du professeur Volodim Tank. Sur une vieille photo délavée par le temps, on voyait six hommes, debout dans la neige, des mitraillettes en main. L'un d'eux, le professeur Tank, portait un masque qui lui couvrait les yeux et le nez, un masque en forme de pic et une blouse de chirurgien. Une autre photo le montrait debout dans le couloir que Sergei et André avaient découvert, l'homme portait d'énormes gants et tenait à la main une paire de ciseaux démesurée, maculée de sang. D'autres photos montraient des prisonniers, le long d'un mur, marqué du sigle medecine cake. Les deux hommes s'emparèrent alors du dossier et commencèrent leur enquête. Pourquoi leur avoir caché aussi longtemps l'existence de ces photos? Sergei était fou de rage. On avait affaire à un immense réseau criminel qui avait agi dans l'ombre pendant des années et personne ne semblait s'en affoler. ( D'un autre côté, cinquante ans après, l'affaire est censée être classé, le mystère ne dérangeant plus personne car inexistant au présent). Les nouvelles recherches s'achevèrent rapidement, l'essentiel des informations ayant été trouvé.
Hiver 1991. Un matin, dans un hôpital de Moscou, un vieil homme lisait son journal. Dans une revue, un article relatait l'affaire « medecine cake » . Le vieux monsieur tressaillit. Il appela une infirmière et lui demanda d'appeler les renseignements et de demander les coordonnées de Sergei Kalninitch. Par chance, Sergei, agent spécial du KGB vivait à Moscou depuis la fin de l'affaire. L'homme laissa un message sur la boite vocale. Deux jours plus tard, Sergei rentrait chez lui. Il entendit le message: « J'aimerais vous rencontrer au sujet de l'affaire des biscuits magiques, aux vertus bénéfiques du docteur ... » Il ne prononça pas le nom. Sergei parti sans attendre pour l'hôpital Strogoff. Il passa deux longues heures avec Sacha, ancien détenu du Docteur Volodim Tank. Sacha raconta l'horreur, comment il était devenu handicapé depuis 45 ans, comment il s'était échappé, a demi-paralysé, dans les glaces de Sibérie, ses années caché en Ukraine. La mafia Medecine Cake, les loups du Docteur Tank.. Sergei prenait des notes. Sacha se souvenait de tout, dans tous les détails.
Le docteur Volodim Kantovitch, diplômé de l'université de St Pétersbourg, parti pour Irkoutsk en Sibérie, pour travailler sur des maladies tel que la tularémie. Il devient par la suite médecin du peuple. A la fin des années 30, il part en voyage en Angleterre. En revenant, il développe un commerce de « produits pharmaceutiques occidentaux ». Il s'associe alors à une bande de trafiquants. Le chef, un anglais, Liam Waltercross, est à l'époque recherché pour une affaire de vente d'organes. Ses associés sont tous russes, Sacha se souvenait de tous les noms: Youri Fiorov, Kanaj Akarov, Michael Gomovicsk et le dernier était surnommé le loup de Rostov. En 1931, ils entreprirent la construction d'un centre de recherches génétiques, de mutations sur des hommes. Pour financer cette organisation clandestine, le groupuscule vendait des biscuits paramédicaux. Pendant que Sacha parlait, Sergei se souvenait de tous les éléments découverts, des écrits, des dossiers, des bons de commande, des fausses feuilles de soin, tout coïncidait. Sacha continuait son récit. Il a 17 ans quand il rencontre William Waltercross, dans un bar de Irkoutsk.. Liam lui parle d'un centre d'entraînement pour jeunes, un centre de formation qui lui permettra de devenir mineur ou alpiniste, chercheur en haute montagne. Jeune et naïf, Sacha ne se doute de rien. « Je ne savais pas qu'il s'intéressais a moi parce que j'étais beau et grand et surtout très costaud. » Sacha fut convoqué par Liam au centre . A peine arrivé là-bas, ils l'enferment et le font jeûner pendant deux jours. Sacha ne comprends rien si ce n'est qu 'il s'est fait avoir, que ce centre est fictif. Il est désormais prisonnier. Au soir du deuxième jour, le loup de Rostov l'emmène, affaibli et presque inconscient, dans la salle de test. C'est alors que Sacha rencontre pour la première fois le titanesque et terrifiant Docteur Tank. Jamais Sacha n'a réussi à oublié ce qu'il a ressenti ce soir là. Cet homme devait mesurer plus d'un mètre quatre vingt dix. Il portait un masque à gaz en forme de pointe, et ses yeux étaient invisibles. Seul deux lumières rouges marquaient ses yeux. Le docteur Tank lui expliqua qu'il ne craignait rein ici, qu'il fallait coopérer, compatir. Toute résistance serait punie .Le loup portait sans cesse une kalachnikov, et Sacha comprit qu'il n'y avait pas d'issue. La nuit, Sacha la passe dans une cellule humide, il rencontre Stav, un grand gaillard robuste, comme lui. Stav ne parle pas, il a peur c tout. Les jours se mettent à passer dans la prison-hôpital. Tous les matins, le Dr Tank passe dans les couloirs pour vérifier l'état des patients. Personne ne savait ce qu'il se passait : il en convoquait certains, qui s'alignaient le long du mur, en sélectionnait un, et ce dernier disparaissait pour toujours. Des rumeurs allaient bon train. Les détenus ne savaient pas ce qui les attendaient. Sacha raconte qu'ils passaient des journées de terreur à redouter d'entendre les pas du tyran entrer dans le couloir. Sacha passa deux ans comme ça, jusqu'à ce que son heure sonne.
Sacha appris dès lors qu'aucun des hommes disparus étaient morts. Ils étaient tous dans des salles à température, d'autres dans des bocaux, d'autres sous serres. La plupart n'avait plus la même apparence, ils avaient étés déformés par le criminel qu'était le docteur Tank. Sacha pleurait en racontant. Sergei, le ventre noué, lui demanda s'il voulait arrêter là, se calmer. Sacha ne pouvait pas, il avait gardé tout cela enfoui en lui depuis tellement d'années. Sacha fut enfermé dans une section spéciale où on testait la capacité de l'homme à imiter l'animal, le poisson, ses capacités à respirer sous l'eau, son temps d'apnée. Sacha failli mourir de nombreuses fois. Il raconta aussi comment il avait vu un des amis se faire déchiqueter par les ciseaux de Tank, ce dernier ne supportant pas la révolte. Il avait entendu Tank hurler : « ferme ta gueule ». L'homme avait couru pour finalement se faire rattraper. Il l'ont torturé pendant des heures, l'ont fait « danser » comme ils disaient. Sacha ne voulait pas dire, de toutes façons, certaines choses ne valent pas la peine d'être racontées. Sacha avait vécu l'enfer et Sergei en était mal à l'aise. Un jour, la Posek (police spéciale) avait arrêté Akarov. La surveillance des labos baissa durant ce jour et certains prirent la fuite. Sacha aussi. Il avait quitté les souterrains du cauchemar. Depuis cet après-midi d'octobre 1936, après trois années d'enfermement sous terre, Sacha ne s'était jamais retourné. Il n'avait jamais voulu savoir si on le cherchait, si Tank était mort, si la Posek l'avait arrété. Sergei repartit avec une cassette. Le lendemain matin, lui et André étaient dans le bureau du secrétaire de cabinet des enquêtes.
Les agents du KGB reprirent leur activité. Il fallait contacter les bureaux de la Posek, retrouver les familles des disparus, retourner sur les lieux pour rendre justice. La nuit, Sergei entendait la voix de Sacha en pleure. Il entendait les cris du Dr Tank. Un e nuit, il se réveilla en sursaut. Il venait d'entendre des pas dans le couloir. Il alluma la lumière et sortit de sa chambre d'hôtel. Le couloir était naturellement vide. Il téléphona alors à André pour lui raconter, puis se rendormit. Les recherches avançaient, des témoins furent entendus, la Posek, police secrète de Sibérie se décida enfin à livrer ses informations. Ils avaient arrêté tous les membres du Tank club en 1941. Certains avaient été relâchés dans la nature. Le seul qu'il n'aient jamais retrouvé était le Dr Tank. Sergei eu un frisson d'effroi. Le Dr Tank est peut-être encore en vie? Cela n'avait finalement aucune importance, quel intérêt ? Une délégation fut mise en forme pour rechercher les traces du médecin robot. La justice voulait tout de même le retrouver. Sergei et André, eux, travaillaient à la reconstitution des événements, des écoutes à témoins... Un soir, alors qu'il était seul dans son bureau, Sergei entendit un grondement sourd dans le vestibule. Il sorti en panique pour encore une fois s'apercevoir qu'il n'y avait personne. Sergei devenait fou. Il était hanté par Volodim Tank. Le soir en rentrant chez lui, son appartement était saccagé. Sur le sol était gravé dans le bois du parquet : « personne ne parle du Tank Club ». Sergei se mit à hurler. Il était poursuivi, cette blague tournait au drame. Il appela alors la police qui vint constater le sinistre. André rappliqua. Ce dernier pensa à une mauvaise farce. Ce sont les risques du métier. Les jours qui suivirent furent tranquilles. Sergei était surveillé par des agents, il continuait à travailler en paix.
Il fut alors annoncé qu'un homme répondant au nom de Volodim Kant avait été contrôlé à l'aéroport de Shangai. Les autorités se mirent a sa recherche. Le territoire commençait à être fouillé de fond en comble. Volodim Tank était recherché dans le monde entier. Sergei rentra chez lui un soir. Sur la porte d'entrée était épinglée une petite feuille de papier froissé sur laquelle était écrit, au geste près, la journée de Sergei. « Ce matin, sortie à 9h30, j'ai acheté le journal au kiosque. J'ai pris un taxi, je suis allé sur la rue Bekken Grov .. » Sergei transpirait à grosses gouttes, il était filé toute la journée, par un fou, sans aucun doute...La lumière du couloir s'éteint. Sergei se retourne haletant. Derrière lui, deux lumières rouges dans l'obscurité. Aucun bruit. Ce dernier retenait sa respiration. Il cligna des yeux et les feux rouges disparurent aussitôt. Sergei s'assit par terre comme un enfant après un mauvais rêve. L'histoire commençait à le dépasser. Que lui voulait cet homme? Était-ce le fruit de son imagination? Était-il en train de devenir paranoïaque ? Impossible, le papier sur le mur racontait sa journée dans chaque détail. Ces lumières rouges, rouges comme les yeux du Dr Tank. Et si le dopcteur était encore envie, encore actif ? Si la mafia était encore en place; comme ces mafia de films qui vont de père en fils. Le téléphone retentit. Sergei sursauta. Il ouvrit sa porte et décrocha le combiné. C'est André, il voulait le mettre en garde. En effet, les informations nationales diffusaient des images du Dr tank, des vieilles photos. André disait qu'il valait mieux garder cette histoire secrète. Sergei lui raconta alors son histoire de papier et des yeux rouges. André ne répondait pas, il semblait terrifié. Le lendemain, un nouveau papier sur la porte et des croix rouges dessinées au marqueur sur sa porte. Sergei n'avait plus peur. Il se sentait face à un traquenard. Ainsi, les jours passèrent, vraisemblablement, quelqu'un le suivait, mais sans incident. Jusqu'à cette nuit ou il regardait la télé dans son canapé...
L'histoire s'arrête ici, jamais personne n'a su ce qui s'était réellement passé ce soir là. La voisine avait raconté au policier qu'elle avait entendu du raffut. André n'était pas allé aux obsèques de Sergei, son corps n'ayant pas été retrouvé ... Dans un lit d'hôpital, près de Novosibirsk, un vieil homme se réveille tous les matins a 7h15. Il dit qu'il s'appelle Volodim. L'infirmière en a marre, il parle beaucoup, beaucoup trop ...